Les moissons d'avant guerre

Moissons et battages


Les moissons
Avant guerre, les tracteurs étaient peu nombreux à La Foye. La quasi-totalité des labours se faisaient avec des bœufs ou des chevaux, ceux-ci étant plus précis dans les vignes. Chaque ferme possédait plusieurs attelages et il étaient la fierté de leurs propriétaires.

André Giraud et ses boeufs
[source : Souvenirs de Beauvoir-sur-Niort et de son canton, André Chaigne]

Dès l’automne on labourait les parcelles moissonnées. Ensuite, à l’automne ou au printemps, c’était les semailles : blé, orge, avoine…
il fallait un peu de tout.

L'automne venu, on labourait la terre en préparation des semailles.

Chacun veillait à ses champs, puis en fonction des aléas du temps, les moissons débutaient vers la mi-juillet. Les grains chauffés par le soleil murissaient plus ou moins tôt dans la saison, et l’on s'en remettait à l'avis des anciens pour évaluer la meilleure date.

A cette époque la moissonneuse-batteuse n’existait pas, et les moissons se faisaient à l’aide d’une machine tirée par des chevaux. Le but était de couper la paille à ras-le-sol, sans perdre de grain, et de la lier en gerbes.


Passage de la moissonneuse d'antan, tirée par des chevaux.

Les gerbes étaient rassemblées en petits tas, qui restaient dans les champs tant que les moissons n’étaient pas terminées. Le moment venu, on les entassait dans de grandes charrettes pour les transporter soit dans la cour des fermes, soit, le plus souvent, dans des prés attenants.



On les empilait les unes sur les autres pour confectionner de  gros gerbiers, d’avoine, de blé ou d’orge.


Puis on attendait septembre, le mois des battages. 

Les battages
À la Foye, il y avait au moins une soixantaine d’hommes qui s’unissaient pour aller travailler chez les uns et les autres. L’entraide était la règle dans les campagnes et l'on s’échangeait des services.

Ce jour là arrivait dans la cour de la ferme une « énorme » machine à battre, qui était très perfectionnée pour l’époque, et que se partageait tout le village. C’était un progrès considérable par rapport aux générations précédentes : elle triait la paille qu’elle rejetait à un bout, et le grain à l’autre. Le grain sortait par des guichets auxquels on attachait des sacs de jute, et la balle (écorce de grain) par un autre orifice. La machine à battre était tirée par un tracteur légendaire baptisé « Brutus », un vrai tas de ferraille qui vibrait de partout. Ce surnom provenait de son bruit assourdissant, des pétarades incessantes qui s’entendaient d'un bout à l'autre du village, et de ses roues en fer qui défonçaient les chemins.

Son conducteur, Gabriel Bichon, en était très fier. C’était un bon gros, de visage drôle, tout rouge ; un  bon vivant, célibataire endurci, que tout le monde appelait « Bielle ».  La légende disait qu’il buvait autant que son tracteur. Tout le monde l’aimait, surtout les enfants à qui il racontait des histoires d’autrefois.

La machine était placée prés du gerbier. Elle était reliée au tracteur par de grandes courroies posées sur des poulies. Il fallait bien les régler car elles sautaient fréquemment. Trois hommes montaient dessus. L’un d'eux avait pour charge de couper les liens des gerbes. C’était un poste très dangereux réservé aux plus expérimentés, car l’on risquait de tomber dans le grand entonnoir qui avalait les gerbes. Par le passé, il y avait eu plusieurs drames à la Foye, avec leur lot d’estropiés. Les deux autres devaient attraper les gerbes que leur lançaient les hommes montés sur le gerbier. 

À gauche la machine à battre. On distingue deux hommes qui s'affairent au dessus,
ainsi que tous ceux juchés sur les gerbiers. Au premier plan le tracteur chargé de déplacer la machine.

Certains s’activaient à la paille, les autres au grain qui sortait à l’arrière de la machine par des godets, auxquels on attachait des sacs qui se remplissaient.

Les hommes à l'arrière de cette machine assistent
au remplissement des sacs de grain.


Quand ils étaient pleins, on les donnait aux « porteurs de sacs », un groupe de jeunes en général, parmi les plus costauds du village. Ceux-ci les portaient jusqu'aux greniers et les vidaient sur le plancher, où le grain pouvait sécher avant d’être vendu.

Au premier plan à droite, on voit un "porteur de sacs" avec sur les épaules
une charge de quelques 80 kg de grains.
Chez James Poulard en 1945 : charrette pour transporter les sacs.
De gauche à droite : un enfant, André Chatelain, Paul Jamard, Guy Vivier,
Philbert Geanis, Norbert Chatain, Jacques Sauvaget, un inconnu, Robert Pied,
André Damour et Gabriel Beau.
[source : Souvenirs de Beauvoir-sur-Niort et de son canton, André Chaigne]


Il fallait être fou, car la plupart de ces sacs pesaient 80 kilos, voire 100 kilos pour certains. Ils devaient être portés sur de longues distances, montés par des escaliers souvent étroits et branlants, parfois même au deuxième étage. Il fallait alors les vider et redescendre en courant, puis recommencer jusqu’au soir. C’était le grand défit entre tous ces jeunes, encouragés par les anciens, et les plus forts étaient de vraies célébrités locales. Il est vrai que le petit verre de gnôle bu à chaque fois aidait à prendre des risques. Le soir, c’était l’occasion de discussions interminables autour d’un verre.

Dans les greniers, en fin de journée, on accumulait ainsi des tas de grains impressionnants : orge, blé ou avoine, qui faisaient ensuite le bonheur des souris. D’autres montaient le pailler, certains récupéraient la balle qui servait à alimenter le bétail. 

C’était l’été, il faisait chaud, et tous ces travailleurs avaient soif. Il y avait beaucoup de poussière qui se dégageait de la paille. Dès le matin, des bouteilles de vin ou de la piquette (vin coupé avec de l’eau) avaient été placées dans des baillottes d’eau fraiche. On désignait alors un membre de la famille dont le rôle était de servir à boire. Il se promenait de l’un à l’autre avec son panier plein de bouteilles et de verres. Il avait fort à faire...

À la fin de la journée, tout le monde était « chaud ».

Les moissons sont terminées et tout le monde est éreinté.
Sans compter la soif et l'appétit !

Le repas de battage
Pendant ce temps, les femmes organisaient le repas de battage. La veille du grand jour, elles avaient tué de nombreuses volailles et lapins, afin de satisfaire l’appétit de tous.

À midi, il y avait le grand déjeuner, puis à 16 heures le goûter champêtre, qui se composait de nombreux plats froids, et qui se dégustaient sur l’aire de battage. Enfin, le soir, on servait le diner. Chacun y allait de sa petite chansonnette, pour finir la soirée en gaité.

Le repas de battage

Selon les fermes, les battages pouvaient durer jusqu’à quatre jours. C’était une opération d'envergure. Une fois terminés chez l'un, les battages continuaient, mais cette fois-ci chez le voisin. À la Foye, ils duraient deux mois, de septembre à octobre, et c’était toujours Brutus qui, pétaradant et crachant, emmenait la machine à battre de ferme en ferme. Il y avait quelque fois des ratés, et il fallait atteler les bœufs pour tirer le tout.

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