L'église et le curé, âmes du village


L'église Saint-Simon et Saint-Jude au XIXe siècle.
Avant la Révolution et sa destruction partielle,
elle était dotée d'un choeur et d'un clocher carré
couvert d'un toit d'ardoise, situé sur le flanc de l'église.

Le vieux curé Bory officiait à l’église, au centre du village, assisté
du sacristain Jean Bonneau, un tisserand [1]. Les messes quotidiennes, auxquelles avaient longtemps pris part les moines, résonnaient de ses sermons graves et emportés, où pesait la menace des châtiments divins. Mais on y entendait aussi les chants des paroissiens, emmenés par le chantre qui leur donnait le ton [2]. À la sortie, le vieillard Isaac Jousseaume, marguillier, tenait le registre public du « Matricule », enregistrant les pauvres du village qui faisaient l'aumône à la porte de l'église. Selon la saison, ceux-ci pouvaient être nombreux, en particuliers les journaliers et vignerons, parfois réduits à la mendicité durant la saison morte. Vieux marchand né en 1717, la même année que Bory, Jousseaume était par ailleurs membre du conseil de fabrique de la paroisse, chargé de l’entretien de l’église à la suite autrefois des Thomas. [3]

Hormis les logis des religieux, deux cimetières étaient situés de part et d’autre de l’église : celui des paroissiens, et celui des moines, au lieu dit « le Paradis ».


Bory, ancien oratorien qui avait fait ses études au collège Mazarin, à Paris, avait aussi pour charge l’instruction des enfants de la paroisse. En particulier ceux des notables, les enfants des paysans étant pour la plupart illettrés. Il avait belle réputation, car on allait jusqu’à lui confier l’éducation de certains élèves venus de Niort, comme les frères de Fontanes.

En cette année 1788, la vie s’écoulait un peu comme elle l’avait toujours fait, au rythme des saisons, selon les travaux requis dans les vignes. L’existence des paroissiens culminait avec les vendanges, les mariages, les baptêmes, les cérémonies et les nombreuses fêtes religieuses, ainsi que les quelques foires de la région. Elle était agrémentée, à l’occasion, de déplacements dans les paroisses voisines et à la ville. Les paysans supportaient tant bien que mal les maladies [4] et les décès trop nombreux, surtout ceux des enfants, la misère, les impôts, la disette et les rigueurs du climat.

Mais depuis 1784, les hivers avaient été beaucoup plus froids que de coutume, affectant les rendements de blé. Cet été, la grêle avait encore détruit les récoltes [5]. Les habitants avaient faim et ils étaient en colère. En temps normal, la plupart vivaient à la limite du seuil de subsistance, ou même en dessous pour les plus pauvres. Face au mécontentement général, tous attendaient que les autorités prennent enfin les mesures qui soulageraient leurs souffrances.

Car autre chose avait changé : du riche bourgeois au plus modeste journalier, on débattait ensemble des idées nouvelles et du contrat social qui mettrait fin à ces années de misère.

Et puis en août la nouvelle arriva : le roi venait d’ordonner la convocation des États-généraux.



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Notes
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[1] Bonneau avait été précédé dans ce rôle par Pierre Bodin, devenu syndic de la paroisse.   [<-]

[2] Chantre était une fonction ordinairement attribuée à un moine. Après le départ des Bénédictins en 1788 et la fermeture du prieuré, on peut penser que les paroissiens, habitués à cette pratique, en choisirent un parmi eux. D'autant que par le passé, certains moines avaient été issus de la paysannerie locale, tel Jean BOUHIER, noté comme chantre du prieuré en 1738.   [<-]


[3] Henri Demellier, Notes Historiques sur le Canton de Beauvoir, 1921, p137. Le revenu de la fabrique était de 200 livres. Celle-ci payait une redevance annuelle de 17 sous à l'évêque de Saintes.   [<-]

[4] Conséquence de la misère et des mauvaises conditions de vie, les épidémies étaient encore très fréquentes : la rougeole, la variole, le typhus, la dysenterie et la fièvre typhoïde faisaient des milliers de victimes. [Henri Sée : La France Économique et Sociale au XVIIIe siècle, 1925]. Conditions qui ne changeront pas avec la Révolution : en 1819, trois décès, dont deux d'enfants, indiquent dans la marge qu'ils sont morts de la petite vérole.   [<-]

[5] Ce témoignage publié dans le Bulletin de la Société Archéologique de Vervins, illustre bien le désastre que cette tempête de grêle causa en France (ici le 13 juillet 1788) : « L'orage de grêle avait duré plusieurs heures. Le lendemain au matin, d'énormes grêlons, certains gros comme des oeufs de poule, couvraient encore la terre en beaucoup d'endroits. Les seigles, les blés, les avoines et les orges, hachés, broyés, étaient étendus collés à la terre. Ce qui restait de céréales sur pied était battu, et les épis n'avaient presque plus de grains. Les oiseaux et le gibier avaient été tués par la grêle aussi dure et plus sûre que le plomb du chasseur. C'était un spectacle lamentable. Un cri de ruine et de désolation retentit dans tout le pays. Tous les efforts, toutes les espérances, toutes les ressources d'une année étaient anéantis. » [Catherine et Jean-Pierre Vial (jpcv10), Généanet, Chronique familialeFamines, misères et séditions en Thiérache en 1789]   [<-]